Publié le 21 avril 2026 Dans Actualité scientifique
Par manque de glace, la morue arctique monte au nord
Un article de Valérie Levée, journaliste scientifique
En poste pendant huit ans à l’Institut des ressources naturelles du Groenland à Nuuk, la professeure Caroline Bouchard a étudié l’évolution de la population de la morue arctique. Les indices convergent, peut-on lire dans son étude publiée en février 2026 dans Arctic Science : les eaux du sud du Groenland ne lui conviennent plus et elle monte au nord.
Petite cousine de la morue atlantique, la morue arctique est une espèce clé pour l’écosystème et pour la culture groenlandaise. Elle mesure de 15 à 30 cm et fait partie de ces petits poissons pélagiques qui occupent une place centrale dans le réseau trophique. Elle se nourrit de crustacés comme les copépodes et est la proie des mammifères et des oiseaux marins. Quant aux Groenlandais, ils pêchent la morue arctique, non pas pour la consommer, mais pour s’en servir d’appât pour la pêche aux flétans. Malgré l’importance de ce petit poisson, il ne faisait l’objet d’aucune étude spécifique lorsque que Caroline Bouchard est arrivée à l’Institut des ressources naturelles du Groenland.
L’Institut avait tout de même des données sur la présence de la morue dans les eaux groenlandaises.
« Il y a beaucoup de pêches au Groenland et l’institut fait des relevés de pêche pour documenter l’état des populations des espèces pêchées. La morue arctique n’est pas pêchée pour la consommation et n’est pas spécifiquement recherchée dans ces relevés, mais c’est une prise accessoire qui est quand même dénombrée », décrit Caroline Bouchard.
Ces relevés qui existent depuis 1993 et qui couvrent les côtes est et ouest du Groenland fournissaient une série temporelle et spatiale de qualité pour faire une modélisation des populations de morue arctique et en retracer l’évolution au fil des ans. Les résultats sont sans équivoque, la morue s’est déplacée vers le Nord. Des entrevues avec des pêcheurs groenlandais de la région d’Ammassalik au Sud-Est du Groenland ont confirmé que la morue, autrefois abondante, avait quasiment disparue de leur région.
Vers une boréalisation des écosystèmes arctiques
Les chasseurs groenlandais ont apporté un autre indice : dans la baie de Disko, la chasse au phoque annelé est en perte de vitesse alors qu’elle se porte bien à Upernavik, situé plus au nord. Comme le phoque annelé se nourrit de morues arctiques, il n’est pas surprenant qu’il les suivent. Mais la morue aussi suit ses proies, à savoir, le Calanus glacialis et le Calanus hyperboreus, deux espèces de copépodes riches en lipides.
« Le réseau alimentaire arctique est basé sur les lipides. Si ces Calanus sont absents, il y a peu de chances qu’il y ait des morues parce qu’elles n’ont pas accès à une nourriture de qualité », explique Caroline Bouchard.
Or des échantillonnages réalisés dans les eaux de la baie de Disko de 1992 à 2018 montrent que les Calanus arctiques sont en perte de vitesse, ce qui est cohérent avec une diminution des prises de morues dans la même région.
Plus généralement, ces observations s’inscrivent dans ce que les scientifiques appellent la boréalisation, ou la transformation des écosystèmes arctiques en écosystèmes boréaux. Les communautés biologiques changent avec l’arrivée de nouvelles espèces venues du Sud ou avec des changements dans l’abondance relative des espèces. « Dans la baie de Disko, avec nos Calanus glacialis et hyperboreus, il y a aussi une espèce atlantique, Calanus finmarchicus, mais maintenant, il y en a beaucoup plus », illustre Caroline Bouchard.
Trop chaud au Sud pour les morues
La morue arctique porte bien son nom, elle aime l’eau froide et la glace, surtout les œufs et les larves qui ne peuvent pas se déplacer et sont tributaires des conditions environnementales. Très sensibles au changement de température de l’eau, les œufs ne survivent pas à une température supérieure à 3 °C, non plus que les larves quand la température dépasse 5 °C. Les juvéniles et les adultes sont plus tolérants et surtout, ils peuvent se déplacer. Les œufs sont pondus en hiver et ils ont besoin d’un couvert de glace notamment pour les protéger des rayons UV.
Sans surprise, les changements climatiques jouent en leur défaveur. L’équipe de recherche a utilisé les données satellitaires pour retracer la couverture de glace et la date de la débâcle depuis 1993, en se focalisant sur les 3 premiers mois de l’année correspondant aux premiers stades de développement de la morue. Il apparaît que même en hiver, dans la région de Disko, le couvert de glace disparaît. Au moment de la ponte, les œufs n’ont plus la protection du couvert de glace.
« C’est un autre élément qui s’ajoute et quand on met toutes les données ensemble, on voit vraiment qu’entre 1993 et 2015, les indices diminuent drastiquement et coïncident avec la chute de la population de la morue arctique tout autour du Groenland », en conclut Caroline Bouchard.
Recommandations
- Entre la Canada et le Groenland, la morue arctique fréquentent les mêmes eaux séparées par une frontière politique, mais les écosystèmes ne connaissent pas les frontières. Une meilleure collaboration entre ces pays et une meilleure intégration des savoirs locaux et autochtones dans le domaine des sciences marines permettraient de mieux protéger la biodiversité arctique et le patrimoine bio-culturel inuit.
L’étude démontre aussi que la pêche à la crevette nordique pourrait avoir contribué au déclin historique de la morue arctique. En effet, la vaste majorité (93 %) des morues arctiques présentes dans les zones de pêche groenlandaises sont vulnérable aux filets des crevettiers. Les auteurs recommandent donc un suivi plus étroit des prises accessoires de morue arctique dans cette pêcherie en croissance.
Pour aller plus loin :
- Jansen, T., Post, S., Becker Jacobsen, R., Werner, K. M., Friis Møller, E., Rosing-Asvid, A., Burmeister, A., Burdenski, A., Qatsa, M., et Bouchard, C. (2026). Decline and northward shift in Arctic cod distribution associated with the changing climate around Greenland. Arctic Science, 12: 1-36. https://doi.org/10.1139/as-2025-0028
- Bouchard C., Charbogne, A., Baumgartner, F., et Maes, A. M. (2021). West Greenland ichthyoplankton and how melting glaciers could allow Arctic cod larvae to survive extreme summer temperatures. Arctic Science, 7(1), 217-239. https://doi.org/10.1139/as-2020-0019
- Bouchard, C., Farnole, P., Lynge-Pedersen, K., Dahl, P.E., et Christiansen, H. (2023). Arctic cod (Boreogadus saida) in fjord and glacial habitats: a collaborative study with Uummannap Kangerlua fishers. Arctic Science, 9(4), 781–795. https://doi.org/10.1139/as-2023-0014
- Geoffroy, M., Bouchard, C., Flores, H., Robert, D., Gjøsæter, H., Hoover, C.,… Walkusz. W. (2023). The circumpolar impacts of climate change and anthropogenic stressors on Arctic cod (Boreogadus saida) and its ecosystem. Elementa: Science of the Anthropocene, 11(1), 00097. https://doi.org/10.1525/elementa.2022.00097
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Affiliations de la chercheuse Caroline Bouchard :
- Institut nordique du Québec
- Takuvik
- Québec-Océan
- Greenland Climate Research Centre
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Crédit photo: Camille Lavoie
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