Publié le 30 mars 2025 Dans Actualité scientifique

Sécurité en Arctique, une question d’identité

Un article de Valérie Levée, journaliste scientifique.


Pour comprendre la politique canadienne en Arctique, il faut étudier l’identité canadienne. C’est l’approche de Stéphane Roussel, professeur à l’ÉNAP, chercheur affilié à l'INQ, et rattaché à l'Observatoire de la politique et de la sécurité de l'Arctique. 

Que ce soit les changements climatiques qui libèrent le passage du Nord-Ouest, la convoitise pour les ressources naturelles, la reconnaissance des revendications des Premières Nations et des Inuit, un faisceau de circonstances entraine les regards vers l’Arctique et soulève des enjeux de souveraineté et de sécurité. La réponse à ces enjeux relève de la politique étrangère, mais aussi intérieure pour assurer la sécurité des populations du Nord. Cette réponse politique aux enjeux de sécurité est l’un des objets de recherche de Stéphane Roussel et il l’étudie à travers les divers paliers et agences gouvernementaux, mais aussi à travers les groupes environnementaux et les entreprises minières et pétrolières. Il en analyse les discours et les comportements pour en extraire tout ce qui permet de comprendre le point de vue des acteurs, leurs perceptions et leurs intentions. « Quelles décisions sont prises, sont-elles mises en œuvres, avec quelles ressources? Cela peut se manifester dans l’attitude à l’égard des institutions, dans la mise en place de programmes par les gouvernements, par des exercices militaires », illustre Stéphane Roussel. Il étudie aussi comment les interactions entre les acteurs modifient leurs perceptions.

Le prisme de l’identité

« Quand je dis que j’étudie les acteurs, leur perception et leur attitude, un des facteurs crucial pour comprendre l’attitude de la population canadienne ou de la société québécoise, c’est à travers les notions d’identité. Comment les acteurs se perçoivent eux-mêmes, comment ils se décrivent, comment ils décrivent les autres et comment ils décrivent leurs interactions avec les autres », explique Stéphane Roussel. Il adopte donc l’approche constructiviste. « L’hypothèse centrale du constructivisme, poursuit-il, c’est que l’identité d’un groupe, la manière dont il se présente et se perçoit est déterminante de ses comportements et de ses attitudes. On peut expliquer la réaction d’un État, d’une société ou même d’un groupe spécifique si on connaît son identité ». Autrement dit, si l’identité conditionne le comportement d’une société ou d’un groupe, pour comprendre en les actions, il faut adopter son point de vue et se mettre dans sa perspective.

Identité canadienne et politique canadienne

Quelle est alors cette identité canadienne qui conditionnerait les politiques canadiennes? Même si la majorité des Canadiens ne vit pas et n’ira jamais en Arctique, leur identité est associée à l’Arctique. Il est vrai que le Canada est l’un des rares pays au monde à pouvoir se prétendre arctique et même à être littéralement riverain de l’océan arctique. L’expression de cette identité arctique se retrouve sur les timbres postes et les billets de banque. 

« Ça peut paraître anodin, juste une jolie image, mais c’est la manière dont le gouvernement se perçoit et veut se montrer », commente Stéphane Roussel. 

Au-delà des symboles, Stéphane Roussel étudie comment cette identité transparait dans la perception canadienne et quels en sont les usages politiques. « En étudiant la dimension identitaire, on peut comprendre une partie des réactions des partis politiques. Par exemple, le Parti conservateur s’est beaucoup plus approprié l’Arctique comme symbole politique que le Parti libéral », compare-t-il. Les problématiques dans l’Arctique peuvent en effet être associées aux valeurs du Parti conservateur comme la loi et l’ordre, l’exploitation des ressources ou le patriotisme.


La dimension arctique de l’identité canadienne se retrouve aussi dans la politique internationale. La société canadienne est sensible à toute remise en question de la souveraineté du Canada en Arctique. En conséquence, la politique internationale du Canada en Arctique tranche avec les autres pans de sa politique internationale. Alors que le Canada adopte généralement une attitude multilatérale avec un respect des institutions internationales, il tend davantage vers l’unilatéralisme en Arctique. Par exemple, le Canada ne souhaite pas que les Européens et l’OTAN s’impliquent dans la sécurité de l’Arctique, notamment en raison du désaccord sur le statut juridique du passage du Nord-Ouest. Alors que le Canada considère qu’il fait partie de ses eaux intérieures et qu’il peut décider qui et sous quelles conditions peut l’emprunter, les Européens et les États-Unis soutiennent que le passage du Nord-Ouest est un détroit international, donc ouvert à qui veut y transiter.

Le Québec arctique

Si le Canada est riverain de l’Arctique, le Québec est la seule province dont une partie substantielle du territoire peut être considérée comme arctique et donc à pouvoir en revendiquer l’identité. Cette nordicité donne au Québec une spécificité qui se retrouve également dans l'attitude de sa population à l'égard des questions arctiques et dans les politiques québécoises. Le Québec est notamment la seule province canadienne qui se donne des documents d’orientation politique en relations internationales. D’ailleurs, les scientifiques affiliés à l’INQ qui participent à l’Assemblée du Cercle arctique à Reykjavik l’auront peut-être remarqué : le gouvernement du Québec est bien souvent le seul gouvernement provincial à s’y rendre.


Pour aller plus loin

  • Roussel, S. (2010) La protection de l’Arctique : Les Canadiens et les Québécois, même combat? Dans Bernier, R. (Ed), L’espace canadien : Mythes et réalités. Une perspective québécoise (pp. 429-445). Presses de l’Université du Québec.
  • Payette, J.-F., & Roussel, S. (2011).  The Other Sovereignties: Quebec and the Arctic, International Jour-nal, (66)3, 939-955. Repris dans Battarbee, K., & Fossum, E., (Éds), The Arctic Contested (2014). (pp. 133-147) P.I.E. Peter Lang.
  • Payette,  J.-F., & Roussel S. (2021) Nordicity and Quebec Arctic Diplomacy. Dans Landriault, M., Payette, J.-F., & Roussel, S. (Éds), Mapping Arctic Paradiplomacy – Limits and Opportunities for Sub-National Actors in Arctic Governance (pp.17-35). Routledge.
  • Lackenbauer, P. W.,  Vullierme, M., &  Roussel S.   (2022). L’histoire des Rangers canadiens du Québec. Le 2 Groupe de Patrouilles des Rangers canadiens, Otterville (On.), North American and Arctic Defense and Security Network & 2e Groupe de Patrouilles des Rangers canadiens.
  • Nossal, K. R., Roussel, S., & Paquin S. (2023). Politique internationale et défense au Canda et au Québec (2e ed.). Les Presses de l’Université de Montréal
  • Pic, P., Landriault, M., Lasserre, F., & Roussel, S. (Éds.). (2024). L’Arctique et le système international. Presses de l’Université du Québec.

 

Photo: La Patrouille des Rangers canadiens - Inukjuak du 2e Groupe de patrouille des Rangers canadiens participe à un entraînement annuel visant à perfectionner de précieuses compétences à Inukjuak, une communauté inuite située sur la rive nord de la baie d'Hudson au Nunavik, dans le Nord du Québec, le 9 février 2023. Photo : Cplc Matthew Tower, Caméra de combat des Forces canadiennes, Photo des Forces armées canadiennes


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