Publié le 19 octobre 2026 Dans Actualité scientifique
Cartographier les courants marins pour protéger la baleine noire
Un article de Valérie Levée, journaliste scientifique
Été 2017, une dizaine de baleines noires de l’Atlantique Nord sont retrouvées mortes dans le golfe du Saint-Laurent, blessées par des engins de pêche. Or, avec une population de 350 individus, l’espèce est en danger critique d’extinction. Pour aider à la protéger, il faut savoir où elle est et donc où elle s’alimente. Andéol Bourgouin, doctorant en océanographie à l’Université Laval, est allé à sa recherche en suivant les courants marins pour localiser les crustacés. Il est encadré par Frédéric Maps, professeur au Département de biologie de l’Université Laval et leur étude a été publiée cet été dans la revue Limnology and oceanography.
La baleine noire passe l’été dans l’Atlantique Nord et migre en hiver au large de la Caroline du Nord et de la Floride pour mettre bas. Mais en hiver, elle s’alimente très peu et doit faire des réserves de gras en été avant d’entamer sa migration. Aussi se gave-t-elle de copépodes, des petits crustacés, qui eux aussi emmagasinent du gras avant d’entrer en diapause pour l’hiver. Les copépodes sont de minuscules crustacés, de la taille d’un grain de riz, et la baleine noire qui mesure plus de 10 mètres, doit en ingurgiter des tonnes pour combler ses besoins. Elle visera les zones où abondent ces copépodes. Or ces petits crustacés font partie du plancton qui, par définition, regroupe les organismes qui dérivent avec le courant.
« Donc, une manière de savoir où est le plancton est de savoir où les courants marins vont concentrer assez de planctons pour attirer les baleines », explique Andéol Bourgouin.
Dans les faits, c’est un peu plus compliqué. D’une part, les courants ne vont pas tous dans le même sens et sont d’intensité variable selon la profondeur. D’autre part, les copépodes se déplacent verticalement dans la colonne d’eau en fonction de divers paramètres comme l‘espèce et le stade de développement. « Ils sont transportés de façons différentes par les courants, ce qui crée des paysages d’agrégation complexes », commente Frédéric Maps, qui est aussi co-directeur de Québec-Océan.
Modéliser la présence des copépodes
Pour visualiser ce paysage de concentration des copépodes, Andéol Bourgouin a utilisé un modèle de courants océaniques déjà développé par Environnement Canada et auquel il a couplé les déplacements verticaux des copépodes. Il a ainsi obtenu des cartes indiquant où pourraient s’agréger les copépodes en fonction des courants et de leur déplacement sur la vertical. Il s’avère que les agrégations les plus favorables pour les baleines se forment en profondeur avec les copépodes qui tendent à aller au fond. Mais attention, « notre modèle ne dit jamais qu’il y a des copépodes et des baleines dans telle zone. Il dit que s’il y a des copépodes dans la région, c’est probablement là qu’ils seraient », nuance Andéol Bourgouin.
Pour valider le modèle, le jeune chercheur a comparé les zones potentielles d’agrégation des copépodes avec les observations de baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent. De fait, les tests statistiques montrent une corrélation significative entre la présence de baleines et les zones potentielles d’agrégation de copépodes. De même, les baleines sont absentes là où le modèle ne prédit pas d’accumulation possible de copépodes.
Au final, le modèle ne permet pas de prédire où se trouvent les baleines, mais où les courants peuvent concentrer les copépodes, à condition que des copépodes soient présents dans la zone, et par suite, d’en déduire la présence possible de baleines noires.
Protéger les baleines en scrutant les courants
Savoir où se trouvent les baleines noires aiderait à encadrer les activités de pêche pour réduire le risque qu’elles ne se prennent dans des engins de pêche. Il n’est évidemment pas réaliste d’effectuer une surveillance continue et intégrale du golfe du Saint-Laurent pour localiser les baleines, mais la cartographie des courants permettrait de restreindre la zone de recherche. En identifiant les zones d’alimentation potentielle des baleines noires, il devient possible d’aller vérifier leur présence par observation aérienne, satellite ou en plongeant des hydrophones sous l’eau. « La cartographie des zones d’agrégation dynamique du zooplancton permet de diriger les efforts de détection des baleines plus efficacement », résume Frédéric Maps.
La même approche pourrait être transposée à la protection d’autres espèces comme la baleine boréale, cousine de la baleine noire de l’Atlantique Nord, qui se nourrit de copépodes arctiques.
Affiliation (Frédéric Maps)
- Institut nordique du Québec
- Takuvik
- Québec-Océan
Pour aller plus loin
Bourgouin, A., Record, N. R., Cotté, C., et Maps, F. (2026) Whale foraging seascapes: Advective prey aggregation mechanisms predict North Atlantic right whale foraging grounds. Limnology and oceanography, 71(6)e70403
https://doi.org/10.1002/lno.70403
Retour aux actualités