découvrir les perspectives inuites par la littérature

Découvrir les perspectives inuites par la littérature

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Un article de Valérie Levée, journaliste scientifique

photo de Daniel Chartier
Daniel Chartier, chercheur

Les Inuits ont beau écrire depuis près de deux siècles, leur littérature est largement méconnue. Et pourtant, il existe non pas une mais des littératures inuites qui reflètent la complexité du peuple inuit. C’est ce que s’emploie à révéler le site Littératures inuites développé par le Laboratoire international de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique sous la direction de Daniel Chartier, professeur à l’Université du Québec à Montréal.

D’un côté, les Inuits ont en commun de partager l’espace circumpolaire et de vivre au Nord du monde dans la neige et le froid. De l’autre côté, ils se démarquent par des langues et des contextes coloniaux différents.

« Les Inuits n'ont pas tous la même vision du monde et la littérature est le meilleur instrument pour transmettre cette diversité de points de vue qu'on peut retrouver dans la culture inuite, soutient Daniel Chartier. L’Arctique a beaucoup été simplifié par la culture occidentale et notre travail de chercheurs est d’en restituer la complexité à travers les littératures. » D’où le projet, initié en 2018, de recenser les auteurs inuits et leurs écrits.

Un travail de détective

Point de départ de cette recherche : les auteurs. Daniel Chartier a donc formé un comité rassemblant des chercheurs et des Inuits du Nunavik, du Nunavut et du Nunatsiavut pour établir une liste des hommes et des femmes inuits qui ont écrit et publié. Le travail de recherche pouvait alors commencer pour retracer la biographie et les écrits de chaque auteur. Or, « en études culturelles ou littéraires, l’éthique veut qu’il y ait une distance entre l’auteur et le chercheur. On travaille à partir de traces écrites », rappelle Daniel Chartier.  C’est donc à un travail de détective que se livrent les membres de l’équipe de recherche pour retrouver des traces écrites laissées par les auteurs éparpillées un peu partout. « Les sources peuvent être des ouvrages consacrés aux littératures inuites, des recueils de contes produits par des anthropologues, des bulletins communautaires, des périodiques, des pages Wikipedia, une page Facebook parce que les auteurs Inuits sont très actifs sur Facebook, un profil LinkedIn où on peut trouver par quel cegep ou université est passé l’auteur...», énumère Marie Mossé, étudiante au doctorat et chargée de coordonner le travail autour des biographies. Pour chaque auteur, les informations recueillies sont scrupuleusement entrées dans le formulaire d’une base de données et en les croisant, il devient possible de reconstituer la vie de l’auteur et de rédiger une biographie.

Photo de Marie Mossé
Marie Mossé, étudiante au doctorat.

« Il y a un protocole de recherche, il faut vérifier toutes les sources pour chaque auteur avant d'arriver à écrire une biographie qui est discutée collégialement », assure Daniel Chartier. Par souci de transparence, la biographie doit aussi préciser la source des informations. Par exemple, la vie du conteur Akuliaq est décrite selon ce qu’en a rapporté l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure. « Mais ça ne veut pas dire qu’il s’agit d’un fait qu’on doit considérer comme tel, prévient Marie Mossé. On essaie de regrouper toutes les informations disponibles sur ces auteurs méconnus mais on ne peut pas prétendre à une vérité absolue. C'est pour ça que c'est très important d'être clair à l'égard de nos lecteurs et de dire où on a trouvé l'information ». Pour cette même raison, les biographies sont suivies d’un avertissement enjoignant qui constaterait des erreurs ou aurait de l’information à entrer en contact avec le Laboratoire, et lorsque c’est possible, les auteurs encore vivants sont contactés pour leur demander une relecture.

Coup d’œil sur le milieu littéraire inuit

Après trois ans de recherche, le site contient déjà une quarantaine de biographies, autant sont en cours de finalisation et Daniel Chartier estime que le nombre de biographies pourrait atteindre 250 si le projet se poursuit. Ces auteurs et autrices ont écrit des contes, des romans, des poèmes et des essais en inuktitut, groenlandais, français, anglais et danois. Ils et elles sont aviateur, avocate, sculpteur, historienne, homme politique, travailleur social, enseignante, journaliste, chanteuse de gorge, cadre administrative… Si leurs premiers écrits sont issus de l’oralité, comme les récits d’Akuliak ou de Tivi Etok, l’oralité se maintient aussi dans des œuvres contemporaines comme Sila, conte groenlandais sur les changements climatiques, de Lana Hansen. Écrit en groenlandais, ce conte a été traduit en inuktitut, ce qui en fait l’un des premiers ouvrages traduits entre deux langues inuites. Ces auteurs et autrices racontent la vie dans l’Arctique sous forme de romans (Le harpon du chasseur de Markoosie Patsauq) ou de biographies (Je veux que les Inuit soient libres de nouveau, de Taamusi Qumaq). D’autres écrits apportent une vision plus large du monde comme Le droit au froid de Sheila Watt-Cloutier, qui ajoute des dimensions culturelle, linguistique et féministe à la question environnementale. Quant à Niviaq Korneliussen, son roman Homo sapienne qui met en scène l’identité de genre, dépasse largement le monde inuit et a connu un succès mondial.
À travers la vie et les œuvres de ces auteurs et autrices, ce travail de recherche permet aussi de constituer une chronologie de la littérature inuite. « On ne fait pas intervenir d’autres dates que celles de la production inuite. C’est une chronologie qui leur appartient », précise Daniel Chartier.

Un imaginaire à explorer

Le site des Littératures inuites s’adresse autant au grand public qui voudrait explorer ces littératures méconnues qu’aux enseignants qui voudraient les intégrer dans leurs cours, ainsi qu’aux communautés inuites elles-mêmes. Il ouvre aussi la porte à un nouveau champ de recherche. « En études culturelles et littéraires, il faut des bibliographies, des chronologies. On est au tout début du développement des instruments de recherche et de premières publications permettront ensuite à des étudiants de prendre le relais par des maitrises et des doctorats », commente Daniel Chartier. « Dans la chronologie, on voit des dates particulièrement riches en publications qu’il serait intéressant d’exploiter pour la recherche, illustre Marie Mossé. Quelqu’un pourrait aussi faire une histoire comparée de littérature inuite entre le Canada et le Groenland ».

Le site est amené à s’enrichir mais Daniel Chartier envisage aussi d’en consigner les acquis dans une publication imprimée. « Un site web, c’est fragile. On travaille sur des traces écrites et on sait bien que juste sur le web ou dans l’oralité, il y a toujours un risque de disparition ».


Article scientifique récent du chercheur Daniel Chartier

Daniel Chartier, « La fascinante émergence des littératures inuite et innue au 21e siècele au Québec : une réinterprétation méthodologique du fait littéraire ». Revue japonaise d’études québécoises, vol. 11, 2019, pp. 27-48.


Affiliation

Daniel Chartier, professeur, Université du Québec à Montréal
Directeur, Laboratoire international de recherche sur l'imaginaire du Nord, de l'hiver et de l'Arctique
Co-directeur, Axe Sociétés et cultures, Institut nordique du Québec


Suggestions de lecture inuite

suggestions de lecture

• Kelly Berthelsen, Je ferme les yeux pour couvrir l’obscurité, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. « Jardin de givre », 2015, 176 p. Traduit du groenlandais.


Taamusi Qumaq, Je veux que les Inuit soient libres de nouveau. Autobiographie (1914-1993). ᐃᓄᓐᓂᒃ ᐃᓱᒣᓐᓇᕿᖁᔨᒋᐊᓪᓚᐳᖓ ᐃᓅᓯᕐᒥᓂᒃ ᐊᓪᓚᑐᕕᓂᖅ (1914-ᒥᑦ 1993-ᒧᑦ), Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. « Jardin de givre », 2020, 328 p. En français et en inuktitut.


Nelly Duvicq, Histoire de la littérature inuite du Nunavik, Québec, Presses de l'Université du Québec, coll. « Droit au Pôle », 2019, 238 p.


Sheila Watt-Cloutier, Le droit au froid, Montréal, Écosociété, coll. « Parcours », 2019, 356 p. Traduit de l’anglais.


Lana Hansen, Sila, un conte groenlandais sur les changements climatiques, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. « Jardin de givre », 2020, 120 p. Traduit du groenlandais.


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