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Cartographier les eaux souterraines au nord du 49e parallèle

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Un article de Valérie Levée, journaliste scientifique

L’eau ne coule pas seulement dans les lacs et rivières. Elle circule aussi sous nos pieds, dans les aquifères, constitués de roc fracturé ou de sédiments granulaires poreux. C’est dans ces aquifères qu’est puisée 25 % de l’eau potable au Québec. Or il y a une dizaine d’années, il y avait un grand manque de connaissances sur la quantité et la qualité des eaux souterraines. On puisait à une source inconnue. C’est pourquoi en 2008, le gouvernement du Québec a lancé le Programme d’Acquisition de Connaissances sur les Eaux Souterraines (PACES). Aujourd’hui, les approches et connaissances développées dans le cadre du PACES profitent à la Nation Crie.

Extension du PACES au nord
Initialement, le PACES était développé par des universités dans le cadre de partenariats régionaux pour cartographier les aquifères des territoires municipalisés situés au sud du 49e parallèle. Vincent Cloutier, professeur au Campus d’Amos de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue a démarré le projet pour l’Est de l’Abitibi en 2009 et il a été rejoint par le professeur Éric Rosa, en 2012 pour compléter la cartographie dans l’Ouest de l’Abitibi et au Témiscamingue. Mais plus au nord, le territoire de la Nation Crie, était exclu du programme. « Il n’y avait pas de raison que les projets PACES s’arrêtent au Québec méridional, il fallait les amener au nord », estime Vincent Cloutier, arguant qu’on ne peut pas assurer un développement durable du nord sans connaitre les ressources qui méritent d’être protégées.

De plus, poursuit-il, « les communautés ne sont pas nécessairement contre le développement mais elles veulent avoir les connaissances pour juger elles-mêmes et d’égal à égal avec les promoteurs des projets de développement ».  

Les deux chercheurs entament alors des démarches auprès des gouvernements du Québec et de la Nation Crie pour porter le programme PACES au nord. En 2016, le Grand Conseil des Cris publie une résolution soulignant « la nécessité et l'obligation cruciales d'inclure les territoires situés au nord du 49e dans la stratégie provinciale de l'eau », le gouvernement du Québec accorde le financement en 2017 et un premier projet prend place pour le territoire de la communauté Crie d’Eastmain. 

Cap sur Eastmain
Si la Nation Crie d’Eastmain s’est montrée particulièrement intéressée par le projet, c’est aussi parce que l’accès à l’eau est devenu un enjeu.

« En amont de la rivière Eastmain, l’eau a été détournée vers le complexe de réservoirs qui alimente la rivière La Grande. À Eastmain, le débit de la rivière a été réduit et l’eau salée de la Baie James remonte dans la rivière», explique Éric Rosa.

Cette intrusion d’eau salée pourrait aussi gagner les aquifères côtiers auxquels s’approvisionne la communauté. Les chercheurs de l’UQAT et les partenaires Cris d’Eastmain ont donc collaboré pour cartographier les aquifères dans le bassin versant de la rivière. Ensemble, ils ont développé un questionnaire pour mener des entrevues au sein de la communauté et recueillir des indications sur l’eau présente sur le territoire : où sont les sources, y a-t-il des arrivées d’eau froide dans un lac, de l’eau salée…  Un secteur d’eau froide dans un lac ou une rivière est en effet un précieux indice car il témoigne potentiellement d’une arrivée d'eau souterraine et donc de la présence d’un aquifère à proximité. Cette cartographie participative a jeté les bases des travaux sur le terrain. À la demande du chef Kenneth Cheezo, les chercheurs ont développé un microprogramme en hydrogéologie pour que les membres de la communauté bénéficient d’une formation créditée. Dylan Mayappo et Stephane Gilpin, qui avaient déjà mené les entrevues, suivent actuellement ce programme et apprennent à échantillonner l’eau, à réaliser des mesures physico-chimiques et à interpréter les résultats. L’analyse des résultats est en cours et doit déboucher sur une cartographie des aquifères du territoire que la communauté pourra s’approprier. 

Un apprentissage bilatéral
L’objectif est de développer une expertise locale pour que les Cris utilisent les connaissances acquises sur les aquifères dans leurs propres perspectives et pour leurs propres besoins. « Une idée proposée par Dylan Mayappo est d’identifier des aquifères situés à proximité des chemins d’accès dans le territoire pour développer un éventuel réseau de puits et contribuer à l’accès et à la protection de la ressource », rapporte Éric Rosa. Les connaissances leurs permettront aussi de lire le langage technique des rapports des entreprises qui veulent implanter des projets miniers, forestiers ou autres et d’évaluer les risques pour les aquifères.


Mais les chercheurs de l’UQAT ont aussi retenu quelques leçons. « Des leçons sur la façon de mener des projets de recherche, précise Éric Rosa. J’ai réalisé qu’on essayait d’aller chercher de l’information auprès des gens de la communauté et de prendre les connaissances des Cris pour les inclure dans nos connaissances. Il faut plutôt donner la place à différents points de vue. Maintenant j’essaie de mener deux recherches en parallèle, avec les connaissances cries et la science occidentale, je fais spécialement attention de ne pas inclure l’une dans l’autre et plutôt de créer des ponts entre les deux. » Il semble que la leçon a été apprise et que la Communauté d’Eastmain ait apprécié la collaboration car un autre projet est sur le point de débuter à Chisasibi. « S’ils n’avaient pas aimé comment le projet s’est déroulé à Eastmain, la porte n’aurait pas été ouverte à Chisasibi », estime Vincent Cloutier.


Publications scientifiques relatives au projet

Dylan Mayappo, Eric Rosa, Magalie Roy, Pierre-Luc Dallaire, Stephane Gilpin, Vincent Cloutier. Different ᒋᔅᒑᔨᐦᑎᒧᐧᐃᓐ (knowledge) in hydrogeological sciences: Seven lessons from the ᐄᔅᒣᓐ (Îsmen, Eastmain) Groundwater Project 
Sous presse

Marie Larocque, Vincent Cloutier, Jana Levison and Eric Rosa, (2018) Results from the Quebec Groundwater Knowledge Acquisition Program. Canadian Water Resources Journal / Revue canadienne des ressources hydriques, Vol. 43, No. 2, 69–74, https://doi.org/10.1080/07011784.2018.1472040


Informations sur les chercheurs 

photos des chercheurs impliqués dans le projet
 

1: Vincent Cloutier est professeur à l’Institut de recherche en mines et en environnement (IRME) de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). Il est directeur scientifique du Groupe de recherche sur l'eau souterraine (GRES) de l’UQAT. Il est chercheur affilié à l'Institut nordique du Québec.

2: Éric Rosa est professeur à l’Institut de recherche en mines et en environnement (IRME) de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). Il est professeur-chercheur au Groupe de recherche sur l'eau souterraine (GRES) de l’UQAT et chercheur affilié à l'Institut nordique du Québec.


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Crédit photo (couverture) : Pierre-Luc Dallaire
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